Petite histoire des boutons de poignet

Le post de Corto sur les boutonnières fonctionnelles de chez Bookster m’a rappelé une petite recherche que j’avais faite il y a quelques temps sur l’origine des boutons situés aux poignets des vestes.

L’explication couramment donnée à ces boutons est que cela permet de retrousser ses manches pour se laver les mains. L’appellation anglaise, surgeon cuffs, fait référence au médecin généraliste, qui à l’époque victorienne ne retirait sûrement pas sa veste lorsqu’il était en visite chez un patient (déjà, parce que cela aurait été fort incorrect, ensuite parce qu’il aurait sinon eu froid). Il aurait ainsi pu retrousser ses manches pour plus de confort, voire pour ne pas les tâcher.

En parcourant un peu l’histoire du costume, on retrouve toutefois des boutons aux manches de vêtements bien avant l’apparition du veston moderne (lounge coat).

Au XVIIIe siècle, la tenue normale du gentilhomme (et du bourgeois) était l’habit complet, composé de la culotte, de la veste ou du veston (qui deviendra le gilet) et de l’habit (qu’on appelait encore “justaucorps” au siècle précédent), ce dernier étant le vêtement ample porté par dessus la veste.

On voit très nettement sur ces illustrations les boutons qui tiennent en place les poignets relevés (en fait, ce sont même des parements coupés à part de la manche, et rapportés. Il est donc possible de les couper dans un tissu différent. Ils ont aussi une forme trapézoïdale qui leur permet de remonter sur la manche sans avoir besoin de fente en longueur).

Sur cette illustration d’un tailleur en train de mesurer un client, l’homme de l’art est vêtu d’un veston sous son justaucorps, le veston étant l’ancêtre de notre gilet actuel (la veste du XVIIIe était plus longue).

Sur ce portrait, le prince Charles Christian Joseph de Saxe arbore par-dessus son armure un justaucorps de velours orné d’immenses poignets brodés et retenus par des boutons.

Un bourgeois, le dramaturge Bernard Joseph Saurin, porte un habit de drap noir, mais coupé sur le même modèle que les habits de cour (1761) :

Sur ces habits richement brodés, un peu plus tardifs et je pense de coupe anglaise (Musée d’Art et d’Histoire de Neuchâtel), les boutons sont recouverts de tissus, et richement brodés pour s’intégrer discrètement dans les ornements du fond :

En 1784, à la veille de la Révolution, l’habit n’a toujours pas fondamentalement changé, et les boutons sont toujours à l’horizontale, comme on peut le voir sur ce portrait de Charles-Alexandre Calonne réalisé par Lebrun :

Même l’adoption des revers, une nouveauté de la mode, n’entraîne pas modification des poignets, ainsi que le montre ce portrait d’Heinrich XIII de Reuss-Greiz par Graff vers 1780 :

Lors de la Révolution, le costume français évolue considérablement (notamment sous l’influence de l’anglomanie), et perd au passage ses boutons de poignet.

Sur ce portrait en pied de Jacques Cathelineau, chef royaliste pendant la guerre de Vendée (1793), on voit qu’il a adopté une tenue “moderne”, plus adaptée aux circonstances, et dont les boutons sont passés à la verticale :

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La mode espagnole avait elle aussi cédé à l’anglomanie. Sur ce portrait de Francisco Bayeu y Subias, peintre à la cour, réalisé par Goya en 1795, l’artiste arbore une veste à revers, variante de la redingote primitive, et dont les poignets ont perdu leurs boutons :

Sur les premiers fracs / redingote (vêtement d’origine anglaise et équestre), afin de tenir les mains au chaud, les manches sont coupées assez longues. Ceci dit, comme on le constate sur les illustrations ci-dessous, elles n’ont pas de boutons :

Ici, un habit de 1820 :

Cette évolution n’est pas propre au costume français, en témoigne ainsi le fameux Brumell, en 1805 :

Sur cette redingote de 1822, on voit bien la manche longue, mais je n’arrive pas à déterminer s’il y a ou non des boutons.

Avec la mode, les poignets sont de plus en plus étroits, et ne dépassent plus sur la main, ainsi qu’on le voit sur cette planche de 1826. Il y a donc logiquement besoin de boutons pour pouvoir enfiler la manche. On peut supposer que c’est là l’origine des boutons au poignet : un besoin simplement fonctionnel. Et on les a conservés, comme beaucoup d’autres choses, pour des questions de style et de tradition.

En tout cas, je retrouve des boutons au poignet sur toutes mes illustrations de vêtements postérieurs à 1830.

Pour la petite histoire, l’habit de cour que l’on porte pour les cérémonies officielles de la Couronne d’Angleterre (même s’il se fait rare de nos jours) est toujours coupé selon la façon du XVIIIe, et on y retrouve les boutons à l’horizontale pour retenir le parement de poignet. Ici, un habit de cour de chez Poole :

On peut constater que cet habit n’a pas évolué de manière significative depuis le XVIIIe, en comparant avec ce tableau de Lord Montagu, 4e Earl of Sandwich peint par Gainsbogough en 1783 :

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Par contre, l’habit vert de nos académiciens, s’il est clairement le descendant de l’habit de cour (col, poignets…), a vu ses boutons tourner à la verticale, comme sur un frac :
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Pour la petite histoire, je me suis posé des questions en regardant cette gravure de Voltaire, qui porte un habit (justaucorps et veste), mais semble avoir des boutons verticaux aux poignets. La date de la gravure, 1843, me fait penser qu’il pourrait tout simplement y avoir erreur de l’artiste. En effet, le justaucorps ferme avec des brandebourgs, il est donc peu probable qu’il y ait des boutons aux manches.

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Merci pour ce bel exposé historique.
S’agissant du XXe s., et hormis la futuriste Tuta de l’italien Ernesto Thayaht (1919/1920), il me semble qu’il faudra attendre, en France, les années 70 et le duo Michel Schreiber/Patrick Hollington, pour voir les [fausses, depuis déjà longtemps dans la confection] boutonnières des manches sacrifiées, avec bien d’autres choses, sur l’autel de leurs velléités révolutionnaires du costume masculin.

**La Tuta **

source : http://gallery.panorama.it/gallery/la_tuta_di_thayaht/13985_la_tuta_di_thay…

Schreiber/Hollington (1972)

Evidemment, en mesure, reste toujours la coquetterie d’un tailleur (d’un client ?) de supprimer toute boutonnière à la manche, comme ici sur ce beau costume réalisé par Adriano Cifonelli pour Lino Ventura dans La septième cible de Claude Pinoteau (1984) :

C’est pour moi certainement le plus bel uniforme qu’il m’est été donné de voir !

http://www.academie-francaise.fr/Immortels/habit_vert.html

Beau, certainement. Mais lourd aussi et pas seulement pour le porte-feuille. A vue de nez (non je n’ai pas un appendice nasal en patère) il doit peser le poids d’une capote détrempée par la pluie de la Somme en 16 ou peut-être en 17. Et on fait porter ça à des vieillards cacochymes !

Intéressante démonstration iconographique cher Nishijin elle nous fait comprendre que, selon toute vraisemblance, les boutons de manches actuels sont le rappel de l’étroitesse des manches du XIXe siècle. Donc un peu la même fonction que les boutons de nos manches de chemise.

Toujours dans le sujet. La photo de Ventura m’a fait me souvenir que l’un des deux cousins de la maison Cifonelli, Maximo, orne parfois le bas de manche de ses vestes d’un seul bouton double face, comme une chemise à poignet mousquetaire. Pour augmenter l’effet, la largeur du bas de la manche est légèrement augmentée.
Toutefois, le risque demeure de voir ce type de bas de manche traîner dans le plat de raviolis ou de veau “thoné”, par exemple. Heureusement que le service à l’assiette, commun dans les restaurants de nos jours, met à l’abri de ce genre de mésaventure qui deviendrait vite une manne pour les teinturiers si la mode s’emparait de ce style de bas de manche.

Bon, il est l’heure d’aller “fôter”.

Dans Amicalement Vôtre (The Persuaders), Roger Moore portait de temps à autres une veste avec ce genre de poignet. Si je me souviens bien, c’est lui qui avait dessiné les vêtements qu’il portait dans cette série.

Ah, j’ignorai. Les bas de manches dont je parlais étaient plus prononcés dans l’aspect mousquetaire. Belle veste, belle emmanchure, pour ce que l’on peut en voir.

L’habit d’académicien, qui date de vendémaire an IX, a été dessiné par l’architecte Chalgrin et le sculpteur Houdon.
Le tissu de l’abit est évidemment noir (je crois que le bleu marine/bleu nuit se pratique occasionnellement), et ce sont les broderies qui, elles, sont vertes.
Ici Max Favalelli discutant de son habit avec le tailleur Carette (1966) :

Lorsque VGE fut reçu à l’Académie, je me souviens d’un reportage sur Felice Pasquantonio, alors premier coupeur chez Lanvin (on me corrigera le cas échéant), qui réalisa son habit.

J’ai bien connu l’ami Felice!
Et nous avons travaillé plus de 10 ans ensemble, avec des clients communs.
Une gouaille à la Raimu et la prestance d’un Gabin.
De tous les tailleurs que j’ai connu,c’est un des rares à m’avoir autant impressionné par son coup d’œil “magique”
Outre le technicien hors pair,c’est la chaleur humaine et son charisme qui font de lui un homme exceptionnel.
Toujours prêt à monter au créneau pour défendre “la mesure” le savoir faire et la technique.
Le seul à n’avoir peur de rien ni de personne.
Le seul capable de dire à un directeur commercial,lors d’une réunion avec la direction et en public:
“Vous ne comprenez rien!!!”
Le seul à dire à un client:
" Vous me faites chier"
Et le client de repartir en disant merci.
J’arrête là les anecdotes car je pourrai écrire un livre.
Une dernière chose.
Chez Lanvin c’était:
“Tous derrière et lui devant”
Felice, un homme,un vrai!!!
Je tenais à lui faire ce petit hommage même si je suis un peu hors sujet …

On a l’impression que la boutonnière est cachée, notamment sur le poignet gauche.

Certainement pas. Merci pour ton récit.

Ca avait l’air d’être un sacré bonhomme! :smiley:

Oui et je vous souhaite à tous d’en rencontrer au moins un comme ça!
Pour éclairer vos vies professionnelles.

Image

Â

Quelques images de Felice Pasquantonio sur la base photographique Rex Features :

http://petitlien.fr/pasquantonio

La lecture d’un ouvrage consacré aux uniformes de la Royal Navy durant la période 1748-1857 (et fort subtilement intitulé “dressed to kill” ) vient de m’apprendre l’origine des boutons en bas des manches.
A l’origine, les manches fendues en bas (et refermables par des boutons) équipaient les vêtements de travail des marins; mi-XVIIIème siècle, la mode s’en est emparé, et on a commencé à en doter les habits masculins (et les tenues d’équitation de ces dames), sous le nom de “mariner’s cuff”.

On en parle également sur le site du National Maritime Museum.

J’ai commencé à le lire (c’est un excellent bouquin), je n’ai pas encore dû arriver au passage où ils en parlent. Merci de l’info.

Bien. Je vois que tu as de saines lectures :slightly_smiling_face:

Page 30 : “civilian crossover”.

“petite” enquête tout simplement passionnante.

Well done !

Avais-tu eu vent de cette exposition bas-normande ?

http://2.bp.blogspot.com/_b80sBGnHWc4/TFp2rctszBI/AAAAAAAABbM/tp6SHkeq6hg/s…

Bonsoir Corto,
A l’usage, que penses-tu des working cuff de Bookster ?
Je m’interroge (encore) pour une prochaine commande…

totalement inutiles :grin: :grin: :grin:
(comme n’importe quels “working cuffs”)